
Cet article a été écrit en 2009 et devait originalement être publié dans un fanzine qui n'a jamais vu le jour. Permettez-moi donc de changer le ton habituel de ce blogue, question de jaser des Différents.
Les cheveux longs, chemises à poids, cravates à fleurs, drôles de pantalons… Les Différents avaient tout ce qu’il fallait pour se démarquer de la panoplie de groupes au Québec dans les années 60 – et pour atteindre aujourd’hui le statut de classique du garage québécois. Ils jouaient leurs propres compositions, n’ont enregistré aucune reprise et maîtrisaient l’art du fuzz. Par-dessus tout, Les Différents cherchaient à provoquer, par leur habillement, par leur attitude et avec une musique beaucoup plus dure que la majorité des groupes dans leur genre.
Sur leur seul, unique et extrêmement convoité album, le groupe se décrit ainsi : « Les Différents, ce n’est pas le style de tous les groupes, c’est quelque chose à eux. Ils sont différents non seulement par leurs compositions, mais aussi par leur style, leur genre, leurs manières de s’habiller qui n’est vue que chez eux ». Ils ont du guts. Mis à part Les Sinners et Les Misérables ainsi que certains groupes moins connus qui frappent fort, Les Différents sont parmi les seuls à s’opposer ouvertement à l’industrie de « reprises » et l’achat de composition. Si vous voulez mon avis, Les Différents avaient une attitude très punk, anti-conformiste, choquante et révoltée.
Colorés et pas sympathiques
Issus de trois groupes obscurs (dont un nommé Les Absolu), Les Différents se forment à Chambly, près de Montréal, en 1966, originalement sous le nom Les 4 Différents. Johnny « Blondinette » Whitton (chanteur), Jacques aka « Jimmy » aka « le diplomate des diplomates » Moreau (lead guitare), Richard « le plus grand parmi les plus grands » Trottier (guitare), Jean-Claude « le poète crotté » Durand (basse) et Claude Lamontagne (batterie) – premier membre du fan-club des Différents -, font leur première apparition en public à l’école St-Joseph de Chambly.

Avec leur look extrêmement coloré, plus que mod, presque hippie, ils attirent tout de suite un large public de jeunes révoltés affamés de bruit sauvage. Le meilleur exemple de leur style vestimentaire provocateur demeure le principal outil de propagande qu’ils ont utilisé durant leur carrière: l’affiche de promotion de Disque Monde (image juste en haut). On y voit les 5 Différents, cheveux longs et favoris fournis, dans leurs accoutrements bizarres, affichant une attitude de bad boys rollingstonienne avec des bouilles pas sympathiques, adossés à un mur de pierre. Même qu’un des membres porte… une mini-jupe… et des collants! On dirait presque Robin des Bois! La pochette de leur album montre Les Différents sous un angle semblable, dans tout l’éclat de leurs couleurs, mais avec une pose un peu moins antipathique.

La popularité des Différents se répand comme une traînée de poudre. Dépassant les simples groupes de danse locaux, ils se mettent rapidement à tourner vers Rosemont, Victoriaville et Rimouski, puis vers le Saguenay-Lac-St-Jean, où on les présente comme les « Rolling Stones canadiens » et où ils sont engagés comme orchestre pour quelques tournages de l’émission de télé locale Disques 67. Les Différents se font vite remarquer dans les nouvelles villes qu’ils visitent puisque leur vannette de tournée est peinte de couleurs psychédéliques très voyantes et est agrémentée de deux grosses mains collées de chaque côté qui ballottent dans le vent!
Mais leur passage en cette région ne fait pas que des heureuses. En entrevue, Jacques Moreau, lead guitariste, racontait qu'au Saguenay, Les Différents ont dû se sauver de vieux bonhommes qui venaient les menacer de leur couper les cheveux, ciseaux à la main!
Vedettes des Disques Monde

Au début de 1967, Les Différents contactent Ken Ayoub (celui-là même qui a découvert Les Sultans, entre autres), de la compagnie Disque Monde (l’équivalent francophone des disques Trans-World qui nous ont donné The Haunted, The Rabble, etc). Un contrat est signé et en février ’67 et Les Différents s’enferment au studio Stéréo Sound, à Montréal, trois jours durant, enregistrant leur seul et unique album éponyme (Disque Monde 65001). On dit que 5000 copies sont imprimées. Le succès commercial n’est pas au rendez-vous, mais côté musique… ouch! Ça arrache!
Un débat demeure : le chiffre de 5000 copies est-il exact? Depuis plusieurs années, ce chiffre circule suivi de la mention : « ce qui en fait un des albums les plus rares du Québec ». Pourtant, on sait que le LP des Haunted, par exemple, a été tiré à 1000 copies. Il est très rare, mais on le voit se vendre une fois de temps en temps, ici et là. Celui des Différents, on ne le voit jamais, ou presque. Ce qui me porte à croire que seulement 500 copies auraient pu être imprimées/vendues, et non pas 5000. Peut-être y a-t-il eu erreur dans le chiffre du premier chercheur qui a obtenu cette info?
Morceau par morceau
Reste que l’album Les Différents est aujourd’hui extrêmement recherché par les collectionneurs. C’est une véritable pépite d’or de garage punk québécois, fortement inspiré des Rolling Stones époque 12x5.
Le LP s’ouvre sur Je ne veux plus, une petite perle bien fuzzée et primitive à souhait, qui n’aurait à rougir devant aucune composition de groupes garage américains de l’époque. Elle me rappelle même vaguement Psychotic Reaction des Count Five ou encore certains moments des Seeds. Côté parole, on martèle l’amour déçu sur un ton dur et accusateur : « Je ne veux plus te revoir/Je m’en vais vers un pays noir/J’espère y trouver l’espoir/Je ne veux plus rien savoir/NON! ».Je ne veux plus
Et comment ont-ils fait pour obtenir ce son fuzzé? Rejoint par téléphone, Jacques Moreau explique qu'il recherchait cette sonorité avant même que les pédales de fuzz n'existe. Comme c'était coutume à l'époque chez les groupes garage, il a entaillé les speakers de son ampli avec une lame de rasoir. Mais Moreau avait une arme de plus: un énorme ampli d'orgue d'église, en bois massif, qu'il poussait au maximum, pour en obtenir une puissante distortion. Et il trainait ce saint-mastodonte dans tous les concerts des Différents!
Classique parmi les classiques, Soyons différents, fut compilée sur Rumble dans les années 90, mais parut originalement en 45 tours, avant la sortie de l’album, couplée à Toutes les filles (Disque Monde 865, 1967), en face B. Véritable « statement » du groupe « Il faut que nous soyons différents » résume l’essence même, le style de vie de la formation – et de tant de jeunes québécois à l’époque -, sur une trame bruyante et fuzzée, parfait petit nugget de garage. Si il fallait un hymne pour la jeunesse québécoise des années 60, Soyons différents ferait extrêmement bien l’affaire.
Soyons différents
Je mentirais si je vous disais que le reste de l’album est à la hauteur de ces deux morceaux bien mordants. Les ingrédients garage sont tous présents : le fuzz revient ici et là (Abandonné), la guitare douze cordes de Richard Trottier ajoute une touche de « jingle-jangle » à la Byrds sur quelques morceaux (Toutes les filles) et l’harmonica de Johnny Witton pimente bien d’autres chansons (La Solitude), qui versent souvent dans le folk électrique/prostest song à la Dylan ou Antoine sur le thème des jeunes révoltés aux cheveux longs (Le Stone). Ça demeure un bon album de garage québécois, mais la recette ne lève pas toujours. Quelques morceaux des Différents, en vrac
Reste donc la pièce de résistance, Je t’aime, qui ouvre la face B du long-jeu et qui fut compilée sur Québec dans le vent Vol. 1. Je t’aime kicke avec un solo de guitare quasi-psychédélique et se développe sur un beat qui cogne fort, en phase avec le son américain de l’époque. Sommes toutes, elle est excellente et probablement LA meilleure chanson de l’album!
Je t'aime
Un classique à 300$
Les Différents se séparent en 1969. Seul Richard Trottier continue dans le monde de la musique avec les groupes Jimmy and The Four Times et Les Québécois. De leur existence, Les Différents n’ont naturellement pas reçu la reconnaissance qui leur aurait été due. Trop audacieux, provocateurs et en avance sur leur temps, évoluant dans le contexte d’une industrie naissante, assez fermée d’esprit. Le temps aura pourtant donné raison aux Différents, consacrant leur album « mythique » et « classique du garage québécois », faisant baver d’envie des amateurs de garage du monde entier.Mais, cet album vaut-il vraiment les 300$ généralement demandés pour une copie en état mint? Dur à dire… en fait, je conseillerais fortement à quiconque intéressé par ce long-jeu, de se procurer avant tout une réédition. Ça pourrait aussi bien faire la job!

Les photos parues dans cet article sont une gracieuseté de Denis Lalonde du magasin Le Pick Up à Montréal.





















